Francis Marion (Médecin généraliste à Grenoble)

Dans une tribune au « Monde », Francis Marion, médecin généraliste, estime que l’augmentation des arrêts prescrits témoigne d’une moindre attention portée par les entreprises aux effets du travail et de son organisation sur la santé des salariés.

Publié le 14 septembre 2018 à 14h00 – Mis à jour le 14 septembre 2018 à 14h26   Temps deLecture 4 min.

Tribune. La suggestion de la ministre des solidarités et de la santé, Agnès Buzyn, de faire payer une partie des arrêts de travail par les employeurs semble avoir fait long feu « afin de ne pas brouiller l’image d’un gouvernement pro-business », selon sa collègue du ministère du travail, Muriel Pénicaud. Au-delà des économies recherchées, c’était pourtant lancer un questionnement fort pertinent : les salariés et les médecins sont-ils les seuls responsables de l’inflation des arrêts de travail ?

L’exercice ordinaire de la médecine générale oblige plus souvent les médecins à essayer de convaincre leurs patients d’accepter un arrêt de travail que de résister aux demandes abusives

La prescription d’un arrêt de travail est un acte médical au même titre qu’une ordonnance médicamenteuse ou thérapeutique. Il s’agit d’un moyen mis à disposition des praticiens visant à soigner, soulager et prévenir.

Soigner, lorsque le repos physique ou psychologique est nécessaire pour cicatriser ou récupérer. Soulager, quand c’est le seul paramètre accessible pour diminuer temporairement la charge somatique ou mentale et permettre de tenir. Prévenir, parce qu’il est intelligent d’anticiper l’accident attendu, l’aggravation prévisible ou l’épuisement annoncé.

L’exercice ordinaire de la médecine générale oblige plus souvent les médecins à essayer de convaincre leurs patients d’accepter un arrêt de travail que de résister aux demandes abusives. Si les arrêts de complaisance ou les faux malades existent sans doute, leur petit nombre ne saurait masquer la réalité massive d’un non-recours, ou d’un recours trop tardif, à l’arrêt pour les pathologies, les troubles et les souffrances liés au travail lui-même.

L’intolérance sociale pour « ceux qui craquent » ne cesse de s’accentuer dans la société contemporaine. La culpabilité pour soi-même, pour la fonction professionnelle qu’on occupe ou vis-à-vis des collègues de travail, a souvent pour conséquence de retarder le moment de l’arrêt préconisé par le médecin. La reprise d’activité est rarement accompagnée ; elle est souvent une épreuve supplémentaire à affronter.

Epuisement professionnel

Les jours de carence, le non-remplacement du salarié arrêté, les emplois précaires et les contrats courts sont également des freins à l’acceptation par le patient d’un arrêt de travail qui serait pourtant nécessaire.

La liberté du médecin du travail d’affronter les directions des ressources humaines est de plus en plus limitée

La prise en compte de l’âge et de la fatigabilité dans les travaux physiques se raréfie et les postes de travail ne sont dorénavant guère aménagés ou adaptés. Dans les métiers à forte pression mentale, la fatigue psychologique ou morale, l’usure et le manque de reconnaissance, le recours aux psychotropes ou les addictions font le lit de l’épuisement professionnel (burn-out), qui ne surprend en fin de compte personne lorsqu’il survient.

La médecine du travail, centrée sur le soutien des personnes et la prévention, est en voie d’extinction dans nombre de secteurs. Les enseignants de l’éducation nationale, comme bien d’autres professions, n’ont pas de visites médicales régulières. L’obligation de suivi médical des salariés est progressivement passée, en France, d’une fois par an à une fois tous les deux ans, voire davantage dans les faits.

Demander à rencontrer son médecin du travail pour évoquer ses difficultés devient fréquemment un vrai parcours du combattant. Le médecin du travail qui connaît précisément les conditions d’exercice dans les entreprises dont il suit les salariés commence à faire figure d’exception, et sa liberté d’affronter les directions des ressources humaines est de plus en plus limitée.

Déficit de soins professionnels et sociaux

L’arrêt de travail signe donc très habituellement un soin médicalisé en réponse à un déficit de soins professionnels et sociaux. Il vise alors à pallier une carence d’anticipation et un défaut de prise en compte de la santé au travail. Tout le monde sait que la fréquence des arrêts de travail dans une entreprise est un marqueur du climat social interne.

Les arrêts de travail donnent à penser que le patient est en premier responsable, alors que c’est ce qu’on lui fait vivre qui est « malade »

La discussion autour du coût pour la collectivité des arrêts de travail distille inévitablement le doute sur la justification médicale de ces derniers et fait surgir le spectre des abus qui cachent la forêt. Le fait de ne disposer que d’un faible enregistrement fiable des causes d’arrêt de travail est propice à toutes les constructions imaginaires.

L’organisation du travail et la pression managériale sont directement interpellées par l’augmentation des arrêts de travail. Ces derniers sont trop rarement prescrits au titre des accidents ou incidents liés au travail lorsque c’est le cas. Les médecins traitants n’ont guère l’habitude de mettre clairement en évidence, à travers leurs déclarations, les motifs véritables de ces arrêts. Camouflés sous les vocables de dépression, d’épuisement ou de fatigue générale, ils donnent à penser que le patient est en premier responsable, alors que c’est ce qu’on lui fait vivre qui est « malade ».

Pour progresser vers une lecture scientifique des motifs d’arrêt de travail, en tirer les leçons et sortir des présupposés, il est nécessaire de revoir les modalités qualitatives de leur déclaration par les médecins, d’enregistrer avec précision leurs causes et d’exiger que l’Assurance-maladie en fasse la publication.

Francis Marion (Médecin généraliste à Grenoble) et Francis Marion (Médecin généraliste à Grenoble)